Thierry Tillier rapporte de son voyage à travers les mondes sauvages des proies qui vous troublent. Il explore des lieux ou ne se reproduisent, ne se multiplient que des femmes, dans le miroitement infini des pages de magazines. Brunes, blondes, rousses ou noires, elles ont si rarement un nom, un visage, un regard. Elles se montrent, s'exhibent comme les personnages pervers d'un drame sadien. Ces fées mondaines ont eu vent du goüt des hommes, leurs talons hauts et leurs jambes gainées de bas noirs sont autant de supports aux rêveries des mâles. Rêves de la femme idéale, espèce rare et non répertoriée, de la pin-up customisée, de celle dont on ne touche la chair qu'en pensée.

   On oublie vite qu'en réalité ces femmes sont aussi froides que le glacé du papier qui les porte. Emprisonnées dans des carapaces de métal, de cuir ou de latex, leurs corps sont triturés par les canons esthétiques et parfois même torturés par les machines à plaisir des adeptes du S.M. Elles sont bandées jusqu'aux yeux - lorsqu'ils leur restent - pour ensuite être soumises aux découpages et déchirures du collagiste. Ces poupées-là sont à la fois l'instrument et la matière d'une cruelle expérimentation - anges ou démons sublimés par l'iconoclaste taillant dans le papier le désir de l'homme.

   Thierry Tillier feuillette pour vous un livre d'Histoire qui n'est pas fait pour les enfant sages. Il relit l'illustre passé et le corrompt par le présent. L'érotisme s'évade de sa perspective charnelle contraignante et exige une place dans l'Histoire humaine. Dans sa chasse aux images, le collecteur redécouvre l'art de la guerre des sexes. Comment a-t-il eu l'audace d'affronter pour les fixer sur le papier ces femmes si bien armées de fer et de feu, de beauté et de mépris ? En fin de compte c'est le vainqueur du duel qui est ici taillé en pièce. Car ses femmes sont trop puissantes pour susciter un désir qui d'aucune façon ne peut être assouvi. Objets de convoitise, elles demeurent tellement prudes qu'elles apprennent aux hommes le plaisir dans la restriction.

   Usant de l'esthétique fétichiste et sadomasochiste, Thierry Tillier concrétise la violence d'une pensée et perturbe l'ordre établi. Par-delà l'érotisation des représentations, il affirme la liberté de celui qui montre, qui traque le coeur du monde dans les retranchements les plus inavouables de son parcours. Mais peut-être ne fait-il que donner corps aux propos de Schopenhauer : " la satisfaction que le monde peut donner à nos désirs ressemble à l'aumône donnée aujourd'hui au mendiant et qui le fait assez pour être affamé demain ".

Valérie Peclow, mars 2001.

((Extraits de "Thierry Tillier. Une histoire de Belgique et autres images électriques "  Le châlet de haute nuit.2001..;)))