« Les jeunes voyous du rock’n’roll chambardent

                                                                 les rues du monde entier. Ils envahissent le Louvre

                                                                 et vitriolent la Joconde, ils ouvrent les grilles des

                                                                 zoos, des prisons et des asiles d’aliénés(…) »

                                                                                    William Burroughs, Le festin nu, 1959.

En compagnie de Thierry Tillier, nous sommes dans le coupé-collé jusqu’au cou, jusqu’au col. Et un journal des instants déchus, déchirés, déchirants s’écrit. Il s’agit d’un art de la vitesse, du réflexe vital, du jeté-à-l’eau, pas celui souvent plus commode de la stratégie, de l’expectative ou des remords : ce qui est dit est dit, sans repentirs. Car il faut se dépêcher, la vie peut s’interrompre à tout moment, chaque jour passé est une victoire sur le temps qui ronge.

La technique de Thierry Tiller est celle du palimpseste, du recyclage perpétuel, les images sont écrites, les textes mis en images, on ne sait plus ou se trouve l’original qui était déjà la copie d’un grand tirage. Nous sommes dans l’imprimerie toujours en action, dans l’événement scanné ou photocopié, dans cette imprimerie éphémère des jours qui doit sortir son quotidien chaque matin. Les sujets de grande consommation se juxtaposent, se surexposent, se surimpressionnent, ponctués de signes typographiques, de textes tapés à la machine, de planches d’anatomie, d’extraits de gazette, de fragments d’atlas, de résidus de calendriers. Nous sommes dans la profondeur, dans les eaux des imprimés, dans l ‘étang de Gutenberg, dans ce marécage. Dans ces couches qui cachent et dans l’onde qui révèle.

Thierry Tillier dépèce les filles, les recompose à son goût, invente des anatomies. Il les démonte, les remonte, en fait des monstres d’amour. Des demoiselles latexées, plastifiées, métallisées se font choses en toute connaissance de cause pour notre simple plaisir, se font idioles pour nos pauvres prières. Mais ces femmes en morceaux – déchirées, déchirantes comme les instants – ne sont pas dupes, elles savent que la faïence de l’amour s’est depuis longtemps brisée. Que ces femmes de papier sont désirables, harnachées de désir, carapaçonnées d’envie, lacées de nos frustations. Elles nous font signe de la pointe d’un sein ou d’un mont de Vénus. L’art est ici vif, jamais sale, les chairs parlent sans contrainte apparente. Il ne s’agit pas d’une mauvaise image de la femme mais juste d’une image parmi tant d’autres même si celle-ci nous obsède. Car comment ne pas être subjugué, submerbé, sous le joug. Comment et pourqoi ne pas user de ces icônes passagères qui nous harcèlent au coin d’une rue ou entre deux pages. Toutes ces images – que l’on prend dans le désarroi pour des être de chair véritable, que l’on regarde mille fois en s’inventant mille histoires – qui nous sautent aux yeux à longueur de pensées – et certains soirs ces pensées prélassent, se traînent et nous entraînent dans leurs dangereuses langueurs.

A partir de petits chromos racontant aux enfants l’Histoire de Belgique, Thierry Tillier détourne les images d’Epinal, de Bruxelles ou du Congo pour leur faire dire la vie, d’autres vérités, pour leur faire avouer leurs oublis. Les époques se recoupent, s’entremêlent, s’additionnent, se côtoient ainsi les Primitifs flamands et les adeptes de S.M., la Vierge du Chancelier Rolin et les actrices de films classé X – tête bêche dans des attitudes inédites - , les idoles des Cyclades et d’autres plus contemporaines pieds et poings liés. On y voit aussi Van Eyck, Godefroid de Bouillon, les Poilus, Charles Quint, les Espagnols et les Huns. Avec de la résille, des talons hauts, des chaînes et du cuir. Les combats y sont guerriers et naturellement sexuels, les corps cuirassés ou complètement nus se mélangent et se déciment, s’étripent dans la joie ou la douleur. Et dans le choc des temps, Stanley s’aventure dans de sensuelles jungles, et l’art du fer au XVIème siècle est proche de celui pratiqué dans certains donjons d’aujourd’hui. Les Gantois sont taillés en pièces par l’armée de Philippe le Bon à cause d’une jolie corsetées, et la Première Guerre mondiale est déclenchée par une jeune fille qui se caresse.

Il est incroyable – et la magie est là – de créer un monde avec si peu, de fumer le monde avec si peu de tabac, avec cet art particulier d’entretenir le feu. La vie est un collage – est-ce que le collage ne serait pas l’art du XXème siècle et non le cinéma, le plus radical des deux en tout cas -, chacun tente avec ses pauvres moyens de se repérer dans le vide, au beau milieu des temps. Le monde est cubiste, les colleurs de 1907 avaient raison, mais d’un cubisme au jour le jour, sans cadre, mal peint, aux compositions aléatoires.

Thierry Tillier coupe-colle depuis plus de vingt ans sans souci de postérité, sans plans de carrière, il exerce avec naturel, par pure nécessité. Le résultat est là : des centaines voire des milliers d’images éléctriques qui court-circuitent les mécanismes de l’œil. Les anecdotes mises bout à bout recréent le cosmos, fixent un présent qu’on se prendra jusqu’au dernier matin en pleine figure. Les jours en mille morceaux sont à recoller si l’on veut poursuivre, faits d’idées noires, de paroles inarticulées, de nouvelles insupportables, d’amours impossibles, de bruits et de fureur incontrôlables. Thierry y met de l’ordre, il colmate le hasard, étaye ses nuits, il renforce l’édifice des ans qui sous le poids menace à tout instant de s’écrouler. Il tente avec du nerf d’échafauder l’indicide, une architecture des sentiments. Mais comment construire avec ce béton toujours mou, ce plâtre encore chaud et humide, et de plus sur des fondations instables. La vie décidément, en y prenant un peu attention, à plutôt à voir avec la traversée de l’Amazonie sans vivres ou l’escalade de l’Himalaya à mains nues.

François  Liénard, mars 2001.